La délicate alchimie des sentiments se résume-t-elle à des considérations bassement matérielles… et chimiques ? Des neuro-psychologues italiens des universités de Padoue et de Parme se sont intéressés à l’influence subliminale d’une odeur (en l’occurrence celle d’un composé stéroïdien, l’androstadiénone, dérivé de la testostérone) sur le comportement sexuel de jeunes adultes. Les femmes s’avèrent plus sensibles à cette odeur que les hommes, mais seulement à certaines périodes, pendant lesquelles leur attitude vis-à-vis de leurs comparses féminines évoluent vers une compétition acharnée pour la conquête des mâles.

Les phéromones, ces composés volatils jouant un rôle essentiel dans la communication non-verbale chez les animaux, ont été caractérisés il y a plus de cinquante ans par le biochimiste Peter Karlson et l’entomologiste Martin Lüscher. Leur existence est également avérée chez l’homme, même si leur rôle précis reste plus délicat à délimiter, de part la complexité du comportement humain, animal social par excellence.

Dans cette étude, trois groupes ont répondu à des tests comportementaux. D’un côté, de jeunes hommes (environ 22 ans), de l’autre, de jeunes femmes : certaines étaient dans la phase lutéale (qui précède la menstruation), considérées comme « à faible risque de conception« , les autres étant dans la phase folliculaire, plus favorable à la reproduction. Les participants étaient confrontés à des séries de quatre images, parmi lesquelles deux portraits masculins, un portrait féminin et un objet de la vie quotidienne (ampoule, souris d’ordinateur ou agrafeuse) : l’observation du mouvement de leurs yeux indique vers quelle image leur attention se porte. Enfin, pour chacun de ces groupes, l’expérience était conduite en présence ou non de l’androstadiénone, camouflée dans de l’huile de clou de girofle.

Une odeur qui rend les femmes jalouses ?

Les mouvements oculaires varient selon la phase du cycle menstruel, mais également selon l’exposition à l’androstadiénone.

Si tous les groupes regardent préférentiellement les femmes, quelques différences notables apparaissent selon les situations. Ce tropisme féminin s’avère plus marqué chez les femmes en pleine phase folliculaire ; les femmes sélectionnées pendant leur phase lutéale présentent également un attrait plus marqué pour le portrait féminin, mais uniquement en présence de l’odeur subliminale d’androstadiénone. L’influence de cette odeur (qui n’a aucun effet sur l’homme) est donc fonction de la phase du cycle menstruel de la femme.

Cet effet du composé stéroïdien se retrouve lors d’une deuxième expérience, tout aussi étonnante, au cours de laquelle les participantes doivent attribuer une note à leurs « rivales » (ce qui rappelle le site Facemash, précurseur de Facebook, créé par le même Mark Zuckerberg). Alors que les femmes en phase lutéale s’avèrent sont beaucoup moins sévères que leurs comparses en phase folliculaire, attribuant une note moyenne de 5 sur 7, l’odeur subliminale d’androstadiénone diminue drastiquement les notes décernées, qui passent à 2, et rejoignent le jugement sans concession des femmes en plein pic de fertilité !

Ce comportement marqué par une attention spécifique portée aux femmes est assimilé par les neuropsychologues à un dénigrement de potentielles rivales, en particulier pendant la phase folliculaire, lorsque la femme cherche à se reproduire. Celle-ci rentre alors en compétition avec les autres représentantes de son sexe, qu’elle va examiner attentivement (d’où les changement observées de trajectoires oculaires) pour mieux les dévaloriser et ainsi renforcer ses chances de séduire le mâle présent. Un tel comportement peut être provoqué par la seule perception, inconsciente, d’une odeur, qualifiée alors de subliminale : celle-ci pousse les femmes vers une attitude plus compétitive vis-à-vis de la concurrence. À noter toutefois qu’il n’y a pas d’effet cumulatif entre la perception de l’androstadiénone et la phase folliculaire. Les auteurs de l’étude avancent une hypothèse à ce phénomène : « éviter les comportements non-adaptatifs, comme une dégénérescence du dénigrement vers des agressions verbales (ou physiques) manifestes visant les rivales du même sexe » !

D’autres hypothèses doivent encore être levées, comme l’influence éventuelle de la situation amoureuse présente sur les stratégies de compétition sexuelle, et les relations entre ces modifications comportementales et la biologie du système endocrinien restent encore confuses. Mais, dans cette biologisation à outrance des relations amoureuses, il y a peut-être plus à perdre qu’à gagner…

Source : V. Parma et al., Subliminally Perceived Odours Modulate Female Intrasexual Competition: An Eye Movement Study, PLoS ONE, 27 février 2012.

Crédit photo : Jekert Gwapo (CC BY 2.0).