Cheval de bataille des mouvements écologistes, la transition de la voiture individuelle, symbole des Trente Glorieuses, vers des déplacements doux comme la marche et le vélo a connu un regain de popularité en cette période de déconfinement, où la troisième voie que constitue les transports collectifs sont synonymes de promiscuité difficilement compatibles avec les nouveaux impératifs de distanciation physique. Selon le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié en 2014, les transports étaient responsables de 23 % des émissions de CO2, la voiture individuelle représentant à elle seule la moitié de ces émissions. Bref, l’avenir réside dans le vélo et la marche. Mais ces deux modes de transports sont-ils si écolos qu’ils y paraissent ? Chausser sa paire de chaussures ou enfourcher son vélo, est-ce garanti « zéro émission » ? C’est à cette question qu’a souhaité répondre Tony Blakely de l’université d’Otago (Nouvelle-Zélande) avec ses collègues. Ces spécialistes travaillent à modéliser l’impact économique et sanitaire de politiques de santé publique, comme la promotion des déplacements doux.

De prime abord, la question posée par ces chercheurs semble dénuée de sens : la voiture consomme des énergies fossiles pour faire tourner son moteur thermique, émettant alors de nombreux polluants dont le CO2, alors que le marcheur comme le cycliste ne « dégazent » a priori qu’une quantité modérée de gaz à effet de serre. Oui, mais le vélo et la marche ne sont pas sans effort, et il faut se dépenser un peu plus que lorsqu’on reste confortablement assis dans l’habitacle de sa voiture ou dans sa rame de métro. Ainsi, les chercheurs sont partis du postulat que ce surcroît de dépenses énergétiques était compensé au moins en partie par de plus grosses portions lors des repas. Et qui dit plus gros repas, dit plus importantes émissions de CO2, l’agriculture représentant entre 16 et 19 % des émissions de gaz à effet de serre selon le même rapport du GIEC.

Des compensations qui coûtent cher en carbone

Ainsi, un kilomètre de marche à 4 km/h nécessite entre 48 et 76 kcal et 25 à 40 kcal pour le cycliste roulant à l’allure tranquille de 8,5 km/h (ce qui explique qu’il soit pour cette étude plus fatigant de marcher que de pédaler). L’intensité en carbone de l’alimentation n’est pas la même d’un pays à l’autre, les pays les plus développés ayant adopté un régime plus riche et par là même plus énergivore. Ainsi, les calories nécessaires au déplacement d’un Français moyen se traduisent par des émissions équivalentes à 0,26 kg de CO2 pour 1 km de marche et 0,14 kg de CO2 pour la même distance à vélo (mais 5 fois moins pour un habitant des pays les plus pauvres). De façon surprenante, ces chiffres sont comparables à ceux de la voiture individuelle : entre 0,15 et 0,26 kg de CO2 par km parcouru !

Heureusement, les « vélotafeurs » ne compensent pas à la calorie près l’énergie qu’ils ont dépensée sur leur vélo en barres chocolatées. Les chercheurs se sont appuyés sur une étude britannique parue en 2015 qui a mesuré l’impact de l’adoption des déplacements doux sur l’indice de masse corporelle pour en déduire que les dépenses énergétiques associées à cette nouvelle activité physique sont compensés à hauteur de 57 % en moyenne (entre 19 % pour les plus frugaux et 96 % pour les plus gloutons). Ainsi, à distance égale, les émissions de gaz à effet de serre d’un cycliste représente entre 12 et 63 % de celles d’une voiture lambda. Soit une diminution significative, d’autant plus que les cyclistes ne se vengent pas sur leur frigo une fois rentrés du boulot.

Pour les chercheurs, le vélo (et surtout la marche à pied) ne sont donc pas toujours très écolos, surtout si leur pratique se traduit par une augmentation de la consommation d’entrecôtes. Ainsi, les auteurs plaident pour promouvoir le covoiturage plutôt que les déplacements doux, ou alors pour insister dans les campagnes en faveur des circulations douces sur les bienfaits pour la ligne plutôt que sur les bouchons automobiles. Enfin, comme toute analyse de ce type appelé analyse en cycle de vie, elle peut pêcher par la difficulté à cerner l’ensemble des conséquences d’un choix. L’étude en question ne prend pas en considération les multiples bienfaits associés au développement des circulations douces : cadre de vie plus agréable lorsque les pistes cyclables remplacent les autoroutes urbaines, pollution atmosphérique réduite, amélioration de l’état de santé par la pratique d’une activité physique régulière… En attendant ces études plus complètes (et plus complexes), faites un geste pour la planète : faites du vélo, et allez-y mollo sur le gigot !

Crédit photo : William Murphy – Flickr (CC BY-SA 2.0) ; Feref García – Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).

Source : A. Mizdrak et al., Fuelling walking and cycling: human powered locomotion is associated with non-negligible greenhouse gas emissions, Scientific Reports, 8 juin 2020.